Qu’est ce que le négationnisme ? La formulation la plus simple
réduirait la définition à cet ensemble de discours
et de prises de positions mettant en cause la réalité du
génocide des juifs par les nazis durant la seconde guerre mondiale.
De Paul Rassinier à la Vieille Taupe en passant par Roger Garaudy,
David Irving, Jean Marie Le Pen, François Genoud, il s’agit d’une
de ces "continuités du langage" classiquement antijuif, pour reprendre
le mot de Jean Pierre Faye, qui a été déroulée.
Sa nouveauté réside dans sa stratégie. Le négationnisme
est une idée neuve qui va rencontrer un étonnant succès
tant trans-idéologique que trans-national.
La découverte d'Auschwitz en 45 et le choc de cette découverte
avait glacé les consciences. Le jugement de Nuremberg, le procès
Eichman, s’ils avaient mis à jour l’effroyable « banalité
du mal » n’ont cependant pas réussi à en extirper
les racines . Si l’antisémitisme n'avait plus bonne presse en Occident,
dans les années 50, il survit à la mesure du déni
de la faute, du refus da savoir. Dès lors la haine des juifs mute,
se transforme, invente une nouvelle stratégie qui veut innocenter
le crime. Si les juifs sont habiles au point d'avoir réussi à
faire passer pour vrai le mensonge de leur martyr, ils confirmeraient au
bout du compte ce que le discours anti-juif a pu dire à leur propos
depuis des siècles. Ainsi le négationnisme, renouvelle et
positive stratégiquement le discours antijuif car l'archaïque
"mort aux juifs" est devenu aujourd'hui un slogan caduque auquel il faut
substituer "les juifs ne sont pas morts", exprimant ainsi un regret, une
nostalgie à peine dissimulée. Le révisionnisme puis
le négationnisme ont fait une entrée médiatique fracassante
dans les années 80 à partir d'une posture simple et efficace:
c'est prétendument au nom de la quête de vérité
historique que se fonde la démarche révisionniste puis négationniste.
Ce piège pervers a fonctionné à partir du succès
potentiel que tout discours de contestation peut rencontrer auprès
d'un public amnésique, fasciné et amusé par le scandale.
En Allemagne à la même époque, la "querelle des historiens
allemands" mettait aux prises Ernst Nolte et Jürgen Habermas et attribuait
une responsabilité relative à l'Allemagne nazie dans l'invention
du système concentrationnaire et du projet génocidaire. A
l'abri d'une posture scientifique, de faux historiens mais de vrais idéologues
ont progressivement fait du révisionnisme une machine à déconstruire
la vérité historique.
Cette stratégie n'aurait pu fonctionner sans un accompagnement
culturel et idéologique. En coiffant Hitler du masque de De Gaulle,
le gauchisme soixante-huitard rendait simultanément incompréhensible
la mémoire du nazisme autant que la répression policière
des CRS. La rime avec les SS n’aura jamais en d’autre vertu que de rassurer
les nostalgiques de Hitler et d’en banaliser l’histoire. Le négationnisme
gauchiste, s’il n’est pas né avec ce slogan, a sans aucun doute
trouvé en lui le chaînon manquant qui allait permettre quelques
années plus tard, de donner à l’antisémitisme une
coloration progressiste et révolutionnaire.
Les premiers succès visibles du négationnisme datent de
1977 quand dans l'Express Darquier de Pellepoix, ancien commissaire
aux affaires juives sous Vichy, déclarait dans une interview qu'
"à Auschwitz on n'avait gazé que des poux". Les bons
mots vinrent ensuite. C'est dans Libération, symbole journalistique
de l'esprit d'impertinence 68, que Guy Hocquenghem, passé du gauchisme
politique à l ’homosexualité révolutionnaire se mit
à ricaner du "pyjama rayé de Jankélévitch",
de Simone Veil, traitée de Kapo dans les débats qui accompagnaient
le feuilleton télévisé américain Holocauste.
Guy Hocquenghem conteste aux juifs le statut de cibles premières
du nazisme inaugurant ainsi ce qu'on a nommé la "concurrence des
victimes”. De Jean Genet à Guy Hocquenghem ou à Alain Pacadis,
le chroniqueur décadent des nuits branchées à Libération
qui se fait casser la figure par Pierre Goldman pour le port ostensible
d'une croix gammée en strass, le nazisme fait aussi partie des panoplies
transgressives… Un certain nombre de signes se sont mis à faire
système dès le milieu des années 70 autour d'un double
mouvement d'origine idéologique diamétralement différente:
d'une part la relecture de l'histoire du nazisme et de la Collaboration
par l'extrème droite soucieuse de sa revanche ou par la droite soucieuse
de sa réhabilitation, d'autre part les confusions de sens dans les
référents et dans les énoncés par de la gauche
ou l'extrème gauche dans la lecture qu'elles faisaient du conflit
israélo-arabe.
Les "Eichman de papier", pour reprendre l'expression de Pierre Vidal-Naquet
ont culminé en 1980, avec en particulier la déclaration du
principal d'entre eux, Robert Faurisson au micro D'Europe 1: "le prétendu
massacre des juifs et la prétendue existence des chambres à
gaz ne forment qu'une seule et même escroquerie politico-financière
dont les principaux bénéficiaires sont l'Etat d'Israël
et le mouvement sioniste international et les principales victimes sont
le peuple allemand mais pas ses dirigeants et le peuple palestinien tout
entier"
Cette déclaration signe la matrice du négationnisme :
délégitimer Israël au nom de l’escroquerie supposée
de la shoah. Antisémitisme et antisionisme fusionnent dans une surprenante
symphonie politique.
A droite: comment innocenter Vichy
La fin des années 70 et le début des années 80
témoigne d'un réveil à la fois groupusculaire et idéologique
de l’extrême droite nazifiante. La FANE, groupuscule néo-nazi
de Marc Frédriksen, mène un certain nombre d’actions violentes
ayant pour cible quelques lieux communautaires juifs tandis que c'est culturellement
que la Nouvelle Droite propose révision de l'histoire par Figaro-magazine
interposé. Sur papier glacé, le Fig-Mag devint tous les dimanches
le porte parole d'une tentative de révolution culturelle pensée
par le laboratoire d'idées des héritiers d'Europe action,
d'Occident, d'Ordre Nouveau. Le GRECE (groupe de recherches et d'études
pour la civilisation européenne) est la matrice première
de la refondation idéologique de la doite extrème. A travers
ses épigones, en particulier le Club de l'horloge, ce sont les principales
bases théoriques de la pensée frontiste à venir
qui s'élaborent: vision bio-politique du monde, retour aux sources
indo-européennes et paiennes, mise en cause du monothéisme,
inégalité civilisationnelle, darwinisme social, éloge
de l'esprit guerrier, de la force, revanche de l'Occident, déculpabilisation
des guerres coloniales, rejet du cosmopolitisme, lutte contre la décadence.
Le terreau idéologique a porté ses fruits. Passé
du laboratoire d'idées à la diffusion grand public à
travers ses succès politiques, le Front National et son grand leader
banalise le nouvel antisémitisme. Avec ses calembours obscènes
(Durafour-crématoire) ses analyses nauséeuses (les chambres
à gaz comme point de détail) ou sa pensée de l'histoire
(l'inégalité des races) Jean Marie Le Pen fait une double
opération: il teste la capacité de résistance de l'opinion
à ses propos autant qu'il en banalise l'énormité.
Quand il prétend "dire tout haut ce que tout le monde pense tout
bas" il lève des censures que la règle du jeu commune imposait
jusqu'alors. Ce culot vulgaire et violent est en phase avec un air du temps
qui valorise à l'audimat le poujadisme médiatique. Le Front
National n'est plus perçu comme le défenseur d'un ordre bourgeois
conservateur ou réactionnaire mais bien au contraire comme une parole
de rupture, de contestation de l'ordre établi qui met en pratique
le "il est interdit d'interdire" de 68. L'itinéraire du banquier
nazi suisse François Genoud est emblématique de ce glissement
politiquement pervers qui déroule un fil continu allant du nazisme
au tiers mondisme, de l’Axe au FLN algérien, du soutien au terrorisme
(Bruno Bréguet et Carlos) à l’aide à la défense
de Klaus Barbie par Verges.
A gauche: de la haine transgressive à la rédemption
du crime fasciste par le meurtre révolutionnaire
La diversité de la "pensée 68", son bouillonnement autant
politique que culturel, malgré sa prétention à faire
du passé table rase, est à la recherche de nouveaux repères.
Les multiples ancrages idéologiques autant que le rejet de ces mêmes
ancrages vont en conditionner la quête. L'ancienne bipolarisation
idéologique issue de la guerre Vichy/Résistance, communisme/gaullisme,
les figures qu'elle recelait, la nouvelle génération n'en
a cure même si elle en cultive la part symbolique. Paradoxalement
dans un abus de mémoire toute une génération frustrée
de l'héroïsme supposé de la génération
précédente perpétuera une Résistance imaginaire
vécue par procuration. Toute une génération issue
de l'après guerre avait savouré ce "messieurs les censeurs
bonsoir!" lancé par Maurice Clavel claquant la porte de la télévision
après que l'on eut censuré le rappel qu'il faisait de "l'aversion"
de Georges Pompidou pour l'héroisation de la Résistance.
La grâce présidentielle accordée par le Président
Pompidou au milicien Paul Touvier donnait au pouvoir un visage qui semblait
préférer une politique de l'oubli à l'illustre mémoire
des représentations gaulliennes. On pouvait lire à la même
l'époque, sous la plume d'Alfred Fabre Luce, dans "le Monde", le
rappel fait aux juifs du choix nécessaire dans leur "double allégeance".
Si la régence pompidolienne était perçue comme ayant
dévoyé l'héritage de la Résistance, à
plus forte raison, le giscardisme semblait incarner tout à la fois
la symbiose des enfants de Pétain, de l'affairisme et de l'inégalité.
De leur côté les maos n'étaient pas avares d'abus
symboliques. C'est la "Nouvelle Résistance Populaire" que Sartre
et Beauvoir, portaient sur les fonds baptismaux tandis que Geismar cumulait
avec Arafat la représentation synthétique de Jean Moulin,
de Ho Chi Minh et de Che Guevara. L'extrême gauche des années
70 inscrivait la défense de la cause du peuple dans un panthéon
de mémoire. Tout un jeu de représentations substitutives
fit de la Résistance la matrice des résistances ultérieures.
Du Viet minh au Viet cong en passant par le FLN algérien ou le FNL
vietnamien, le partage symbolique des représentations du bien et
du mal ne souffrait d'aucune nuance. Toutes les alliances étaient
bonnes contre l'ennemi principal impérialiste dont le sionisme faisait
figure de forme aboutie. Les contradictions internes sur la qualité
de la violence, sur le terrorisme, sur les alliés nazis de certaines
causes arabes étaient perçues comme secondaires. Toujours
radicalement chic, l'ensemble du comité de rédaction de Tel
quel voyait dans le massacre des athlètes israéliens à
Munich en 1972 un combat progressiste (4) et c'est à propos de la
guerre civile au Liban que Libération titrait en 1974 "Malraux dans
la montagne libanaise" en concluant "le Liban est notre Espagne", faisant
des palestiniens les nouveaux républicains et des phalangistes (alliés
à l'époque à la Syrie) les nouveaux franquistes.
On pouvait en conclure que le rôle dévolu à Israël
était celui de l'Allemagne nazie dans ces jeux de substitution.
C'est bien au nom de l'antiracisme, de l'anti-impérialisme ou
de l'anti-antisémitisme que des énoncés antisémites
de gauche furent abondamment produits à la fin des années
de plomb. Il faut insister sur ces moments et ses acteurs, quand gauchistes
allemands, italiens et japonais, tous petits-enfants de l'axe nazi-fasciste
ont cru s'affranchir de la charge de culpabilité héritée
de la génération d'avant en combattant par les armes ce qu'ils
pensaient être la survivance de cet héritage. La rédemption
du crime fasciste des pères par le meurtre révolutionnaire
des enfants des victimes, fut menée par les fils symboliques des
bourreaux, estimant que tout Israélien, voire tout juif portait
en fait le masque de Hitler. C'est dans les pays de l'ex-Axe, Allemagne,
Italie, Japon que les groupes révolutionnaires d'ultra-gauche, Fraction
armée rouge, Brigades rouges, Armée rouge Japonaise ont prétendu
combattre les formes survivantes ou substitutives du passé honni.
L'ennemi à abattre est désormais incarné par le nouveau
pion avancé du Capital et de ses valets l'impérialisme américain
et le sionisme. Les "comités palestine" prennaient sur la scène
de l'extrême gauche le relais des "comités Viet- nam". Cependant
l’attentat des jeux olympiques de Munich en 1972 va questionner en France,
les tentations terroristes des années 70. En 1975, la motion de
l'ONU, assimilant le sionisme au racisme avait conforté la ligne
des clichés renversant une image et un symbole. Dans l'imaginaire
politique français des années 60-70, un signe = se construit
dans la mise en équivalence entre algérien et palestinien.
Seules quelques rares revues, (les Temps modernes), ou quelques articles
(Pierre Vidal Naquet) dans Partisans mettent en cause ces transferts mécaniques.
Israël bascule dans le mauvais champ symbolique de l'apartheid. Le
camp de la victime et donc de la juste cause a définitivement basculé
du côté arabe, sans que l'on prenne soin d'en analyser les
contradictions les plus flagrantes.
En France, les péripéties d'Action directe avaient mis
à jour à la fois la misère politique et intellectuelle
de ses leaders et pour sa branche lyonnaise, l'antisémitisme explicite
de ses "écrits théoriques". Il faudra attendre la publication
du livre d'un ancien complice de Carlos, Hans Joachim Klein, La mort mercenaire,
et la rupture de ce dernier avec le terrorisme pour que l'on prenne toute
la mesure de cette errance politique et meurtrière.
Paradoxes du "signe juif": répulsion, fascination, étrangeté
En 1980 "l'affaire Faurisson" devient un débat à la française,
exaltée, prolifique. Un colloque de l'EHESS l'été
1982, sur la politique nazie d'extermination y met un terme provisoire.
On pensait que la bouffée délirante s'était calmée,
que le scandale intellectuel avait fait son temps mais la guerre du Liban
en 1982 va relancer la machine, renouvelant, un discours qui n'avait rien
à voir avec la critique ou la dénonciation de la politique
du gouvernement israélien de l'époque, mais qui prenait prétexte
des chars du général Sharon pour trouver dans le judaisme
la source des maux du monde. Témoignage chrétien va faire
sa une sous le titre: "les palestiniens dans Beyrouth comme les juifs dans
le ghetto de Varsovie". Un placard publicitaire signé par Roger
Garaudy, Le Père Lelong dénoncera "le sens de l'agression
israélienne", emboitant Sharon dans le sionisme, le sionisme dans
Israël et Israël dans le judaïsme.
Puis la fumée faurissonienne incita tous les esprits tordus à
rechercher un feu. La culpabilité d'Israël était structurellement
inscrite dans ses gènes. Un peuple qui invente l'histoire de son
martyr ne peut pas être totalement respectable. Dans le registre
rouge-brun, Jean Edern Hallier, y perdit sa plume. Son journal, l'Idiot
international devint rapidement le lieu de rencontre des gaucho-fascistes
à la française. Alliant une impertinence de ton très
1968 à des contenus très 1940, l'Idiot International va bientôt
basculer dans un discours célinien explicitement antisémite.
Quelques soubresauts théoriques affinant la méthode et distinguant
révisionnistes ou négationnistes, exterminationnistes ou
fonctionnalistes, quelques thèses universitaires crapuleuses (Henri
Roques) et quelques articles à la recherche (Bernard Notin) vont
tenter une légitimation universitaire. Puis ce furent les études
plus savantes. Il fallait déterrer les morts, tous les morts pour
bien montrer aux survivants que leurs morts n'étaient pas de bons
morts, des morts conformes aux catégories intellectuelles de l'ancienne
ultra-gauche. Les explorations doctes des parts maudites de l'histoire
laissent parfois filtrer des lapsus, des mots de trop révélant
d'autres passions que l'habillage universitaire dissimule avec difficulté
(Alain Brossat).
Les tentatives d'antidotes par procès interposés, Barbie,
Touvier puis Papon vont à la fois instruire l'histoire de ce passé
qui ne passe pas et paradoxalement provoquer un effet de saturation. Le
choc médiatique du soutien de l'abbé Pierre à Roger
Garaudy va relancer les polémiques. Le plus populaire des français
apportant sa caution au plus contorsioniste des idolâtres va ajouter
au malaise. "Et si l'abbé Pierre avait raison?" questionnait une
affiche du GUD non signée sur les murs de Paris. L'accumulation
de ces obssessions témoigne de leur complexité et du non-effet
pédagogique de ces procès.
Le politiquement correct perpétue une vision du monde héritée
d'un Yalta de signes. S'ils ne correspondent plus à aucune
réalité, ils demeurent efficaces dans l'imaginaire qui façonne
les codes de conduite, le look, les modes et des passions politiques. Indiscutablement
la Shoah a constitué après 1945, un facteur indirect de légitimation
d'Israël par la responsabilité de l'Occident. Si "Jewish is
beautiful" est à la mode au début des années 80, à
travers à la fois Woody Allen et la compassion pour la Shoah, Israël
demeure suspect dans le camp de la pensée progressiste: les votes
de l'UNESCO refusant d'inclure Israël dans une région du monde,
la motion de l'ONU en 1975, assimilant sionisme à racisme, ont construit
à gauche, un réflexe politique majoritairement iraélophobe
durant les années 70-80, confirmé par l'outrance des
commentaires sur la guerre du Liban menée par Israël en 1982
autant que par la venue au pouvoir en Israël de la droite nationaliste
et sa politique. La "self fulfilling profecy" a fonctionné. Natanyahu
confirmerait ce que les détracteurs d'Israël disaient d'Israël.
L'effet Garaudy et le basculement côté arabe
Le procès intenté à Roger Garaudy en janvier 98
au double titre de contestation de crimes contre l'humanité et de
diffamation raciale, pour son ouvrage "les mythes fondateurs de la politique
israélienne" a donné lieu à d'étonnantes fusions.
C'était une drôle de communion devant la XVIIe chambre correctionnelle.
Des jeunes fascistes au poil court en blouson bombers, des néo-nazis
rasés en rangers congratulaient des post-gauchistes hirsutes et
barbus, des cranes rasés en keffieh, des femmes en tchador, des
intégristes de tous poils avec crucifix à la boutonnière,
des avovats arabes arabes félicitant un avocat fasciste, des neo-nazis
applaudissant un avocat tiers mondiste.
Quelle stratégie développait l'ouvrage incriminé?
Elle est énoncée par l'auteur: "Dénoncer l'hérésie
du sionisme, politique qui consiste à substituer au dieu d'Israël,
l'Etat d'Israël, porte avion nucléaire et insubmersible des
provisoires maîtres du monde: les Etats-unis". Il s'agit de dénoncer
Israël comme l'essence de la perfidie, du mensonge, de l'escroquerie
et de la violence. Sa stratégie est simple: les juifs se plaignent
de maux imaginaires, de malheurs construits de toutes pièces, de
souffrances boursouflées dans un seul but: donner une légitimité
à leur projet par la culpabilisation du monde et d'usurpation de
la Palestine. A la différence de Robert Faurisson , son inspirateur
méthodologique, Garaudy ne nie pas l'existence des chambres à
gaz, il attend d'avoir la preuve de leur existence; il propose un débat
sur le sujet où auraient pu s'exprimer des points de vue différents
mais le complot sioniste est si omniprésent que cette intéressante
confrontation scientifique ne pourra pas avoir lieu. Garaudy n'affirme
pas, il dit qu'il doute, il est sceptique sur les vérités
officielles, il cherche la vérité sans doute comme il la
déjà au moment du procès Kravchenko car lui "au moins
n'avait pas ouvert un commerce avec les ossements de ses grands pères".
Le Monde devait produire un surprenant titre de compte rendu
pour ce procès: "le philosophe antisioniste Goger Garaudy reçoit
le soutien d'intellectuels arabes" créditant ainsi Roger Garaudy
du qualificatif qu'il souhaite pour lui même. "Antisioniste" est
un qualificatif positif dans la palette idéologique du poitiquement
correct. Le Monde n'a pas titré "antisémite", bien au contraire,
labélisé "philosophe" Garaudy, reçoit ainsi l'onction
du sérieux académique.
Si les conversions spirituelles de Garaudy sont connues, communisme,
christianisme, islam, les à-côtés extrémistes
le sont moins. Pierre André Taguieff révèle dans Esprit
le plagiat d'une revue néo-nazie, Nationalisme et république
(1er juin 1992) que Garaudy recopie textuellement pour son propre ouvrage
"Les mythes fondateurs". Qu'importe, dit-il au cours de son procès
assumant son plagiat. "Je suis un homme libre victime de censures mutiples.
J'écris et je vais où l'on m'invite". L'homme libre ne marchande
pas ses collaborations: il participe à un colloque du GRECE sur
"Le monothéisme du marché"(!) en 1995, au XXIVeme colloque
du GRECE sur "Nations et empires" placé sous l'invocation de Pierre
Gripari et de Saint Loup, participation à un colloque à Tripoli
(Libye) en avril 1997 à l'invitation l'Université de Tripoli
"contre l'hégémonie et la globalisation" et en présence
du Front Européen de Libération, réseau national bolchévique
avec une participation de la revue rouge-brune russe Zastra et de Rousslan
Khasbulatov, l'un des putshistes russes de 1993.
Recu en héros à la foire internationale du livre du Caire
en février 1998, Ragaa Garaudy (alias Roger après sa conversion
à l'islam) a dénoncé "devant des centaines d'intellectuels"
"le pouvoir sioniste qui "controle 95 % des média occidentaux".
Quand on sait par ailleurs que cet ouvrage a été, en Europe,
fortement mis en cause, refusé par les maisons d'édition,
son auteur et son éditeur discrédités et condamnés
par la justice on ne peut que prendre la mesure de l'écart culturel
et politique qui sépare monde arabe et occident. C'est aujourd'hui
dans le monde arabe que la causalité diabolique juive trouve son
champ d'épanouissement le plus fort. A l'antisionisme s'ajoute désormais
un antisémitisme fondé sur l'adoption des thèses
négationnistes.
Le "complot sioniste" fonctionne toujours comme l'inépuisable
source d'inspiration pour tous les créateurs de la suite réactualisée
des "protocoles". Le négationnisme sert de fondement à
la mise en cause du droit d'Israël à exister. L'Etat escroc
ne saurait prétendre à une quelconque légitimité.
Si les rapprochements entre la Croix gammée et le Croissant avaient
existé depuis l'alliance du Grand Muphti de Jérusalem, Hadj
Amin El Husseini durant la seconde guerre mondiale, l'évolution
du nationalisme arabe sous l'influence du nasserisme ou des divers partis
Baas avait su tempérer un antisémitisme trop ostensible.
Il y avait bien eu des conseillers nazis dans l'entourage de Nasser, et
Alois Brunner officiait toujours en Syrie, mais l'influence soviétique
d'alors teintait d'un tiers-mondisme de façade ce qui n'était
que nationalisme aux couleurs locales. Les alliances et mésalliances
entre laïcs et religieux, entre Nasser, Assad, Hussein, le Baas, les
communistes et les Frères musulmans ont toujours obéi à
des logiques plus claniques que politiques.
Il faut croire que la passion antisioniste et antijuive pèse
plus lourd que le soutien à la cause palestinienne auprès
de certains intellectuels ou guides spirituels ou politiques du monde arabo-musulman.
Bien avant le procès de Roger Garaudy en janvier 1998, dans le journal
algérien La Nation, interdit de parution depuis décembre
1996, dirigé par Salima Ghézali qui a reçu en décembre
1997, le prix Sakharov des droits de l'homme décerné par
le Parlement européen ainsi que le prix Olof Palme pour féliciter
"son courage" et "témoigner de la violence faite au peuple algérien",
on pouvait lire trois pleines pages d'hommage et d'interview de Roger Garaudy
(12). Sous la plume d'Abdlkader Djeghloul on pouvait lire: "ce grand homme
de la culture française qui a publié pendant un demi siècle
de très nombreux ouvrages dans les grandes maisons d'édition
françaises s'est vu interdire de publication pour son dernier livre"...
"seule l'instance médiatique et intellectuelle a décidé
au nom des droits de l'homme d'attenter à la dignité et au
droit à la liberté de deux vieillards courageux et intègres
(il est question de l'abbé Pierre)". Répondant aux questions
le "grand homme de culture" fait lui aussi de la shoah un point de détail
de l'histoire de la seconde guerre mondiale: "sans aucun doute les juifs
ont été l'une des cibles préférées d'Hitler...alors
je nie le droit que s'arrogent les sionistes de minimiser les crimes d'Hitler
en les réduisant à l'incontestable persécution des
juifs... Sa volonté d'expansion a fait cinquante millions de morts
dont seize millions de slaves, russes ou polonais... je rejette cet apartheid
des morts qui sous le nom théologique d'holocauste, rend la martyre
des juifs irréductible à tout autre". Prenant la défense
de l'abbé Pierre: "alors fut lachée contre lui la meute des
apostats de la grande foi universaliste des prophètes: Jacques Attali,
Schwartzenberg, Kouchner et les grands prètres Sitruk et Kahn qui
le firent comparaitre comme Jésus devant le Sanhédrin, devant
le nouveau tribunal de l'inquisition chargé de la police de la pensée,
la LICRA. Il refusa d'abjurer et fut exclu..."
Plus récemment dans le journal égyptien Al Ahram hebdo
(13 ) (édition française) une double page résume et
ramasse le point de vue arabe sur la question: "le procès de Roger
Garaudy est ressenti dans l'ensemble du monde arabe comme un scandale...
Un choc ressenti tant dans les milieux libéraux trahis par la patrie
des libertés, que par les islamistes qui ont vu la face cachée
de l'Occident". Garaudy est présenté comme l'avocat de la
cause arabe et de la causepalestinienne "centre de la vie intellectuelle
et politique du monde arabe". Neguib Mahfouz, prix Nobel de littérature
en 1988, rescapé d'un attentat islamiste, déclarait en accueillant
R Garaudy en Egypte: "nous sommes tous deux victimes de la même intolérance"
et s'insurge contre la loi Gayssot au nom de laquelle Garaudy est jugé.
L'association des écrivains palestiniens a publié le 11
janvier 1998 un communiqué exprimant la "solidarité avec
le penseur et l'homme de lettres pour son combat courageux en faveur de
la liberté de création". En Iran, le neuvième anniversaire
de la fatwa contre Salman Rushdie a été l'occasion pour le
guide de la révolution de relever la contradiction de "ceux qui
en Occident condamnent Garaudy mais protègent Rushdie". Dans les
Emirats Arabes Unis des collectes organisées par la presse ont réuni
des sommes considérables tandis que sur le Net le site Radio Islam
qui vante la pensée faurissonienne et les vertus du Hezbollah ouvre
une page spéciale Garaudy.
Comment concilier cette vision démoniaque de l'aversaire avec
ce propos lucide de Salima Ghezali sur la situation algérienne:
"ce sont nos enfants (les terroristes). Ils sont sortis de nous. Il faut
en finir avec cette arrogance imbécile qui décrète
que nos malheurs viennent d'ailleurs, comme si notre société
était pure" déclare t elle dans une interview au Monde. A
cet effort de lucidité s'oppose une politique de la paranoïa:
c'est la faute du complot fomenté ailleurs et plus particulièrement
du complot sioniste. Faut il rappeler les délires de la presse arabe
au moment du décès de Lady Di supposée victime du
Mossad ou les récents déboires de Bill Clinton avec Monica
Lewinsky autre espionne potentielle du Mossad.
Seules quelques exceptions viennent contrer ces dérives: Edward
Saïd aux Etats Unis, Elias Khouri au Liban et Samir Kassir qui écrit
dans Al Nahar publié à Beyrouth (14): "Les intellectuels
arabes auraient pu éviter de ruiner davantage leur réputation...
Nul doute que nous faisons partie du camp des victimes. des avocats tels
que Zola ou Sartre il faudrait les chercher dans l'autre camp, Israël.
Et de fait nombreux sont ceux qui assument cette responsabilité
chez l'ennemi: citons Israël Shahak, David Grossman, Amos Oz ou encore
Tom Séguev. Eux sont occupés à dénoncer toutes
les falsifications contenues dans le discours israélien et à
défendre le droit des palestinien.... Depuis une décennie,
la pensée arabe connait un net recul... Ce repli atteint aujourd'hui
son paroxysme avec la campagne de soutien à Garaudy... Il ne suffit
pas que Garaudy soit pro-arabe qu'il soit respectable... Il est inutile
de s'aligner sur l'opinion qui voit dans les Protocoles des sages de Sion,
la base du conflit israélo-arabe... L'intellectuel engagé
se doit de dire que les six millions de victimes juives sont les martyrs
d'un crime commis par l'Occident, sans pour autant accepter qu'elles soient
utilisées pour bafouer nos droits".
Quelques voix solitaires se sont élevées: Edwad Saïd,
intellectuel palestinien vivant aux Etats Unis, Elias Sambar, directeur
de la Revue d'études palestinienne, Tahar Ben Jelloun, écrivain
franco-marocain, Selim Nessib, intellectuel libanais ont tous dénoncé
la nocivité pour l'émancipation politique du monde arabe,
pour la légitimité de la cause palestinienne, le propos de
Garaudy. L'antijudaisme, d'origine religieuse, participe de ce rejet voulu
par les islamistes de tout ce qui n'est pas musulman. L'égorgement
des sept moines de Tibehirine considérés comme des "croisés"
par les GIA, s'inscrit dans cette même logique de guerre contre l'Occident
qui va de l'Atlantique au Golfe persique .
Une histoire sans fin: une maladie de l'âme
De distingués universitaires, anciens idolâtres de Mao
ou de Lénine dressent aujourd'hui des comptabilités comparées:
celle des morts du communisme pour les mettre en balance avec celle du
nazisme. 85 millions de morts contre 6 millions de juifs. Il y aurait eu
quantité d'autres shoah dans l'histoire humaine. La première
ayant commencé avec Josué génocidant les Cananéens,
nous raconte l'Abbé Pierre, le compère de Garaudy. Tant de
bonnes intentions historiennes dissimulent mal le projet: rendre incompréhensible
la lecture de l'histoire. La contestation de l'unicité de la shoah
est bien le dernier subtil avatar des discours révisionnistes et
négationnistes cherchant à mettre en cause le statut des
juifs dans l'histoire humaine.
Certains ne s'y sont pas trompés en invoquant le terme de "nakba",
"la catastrophe", pour nommer ce que fut pour les palestiniens, la naissance
d'Israël . "Nakba" à mettre en vis à vis de "shoah",
catastrophe contre catastrophe. S'il n'est pas contestable que la naissance
de l'Etat d'Israël fut pour les palestiniens un drame et un exil,
en quoi celui-ci peut il être comparée à la mort programmée
des juifs en Europe sous le joug nazi?
Primo Levi, stupéfait par ce qu'il découvrait à
Auschwitz pose la question: "pourquoi?" Un SS lui répond: "ici,
il n' y a pas de pourquoi!" Il n'y a pas de réponse à cette
énigme récurrente. Comment analyser les séductions
que cette haine cristalise? De quelle charge symbolique le juif est il
porteur pour jouer à ce point ce rôle de répulsion/fascination
dans l'histoire? Il fallait tirer ce fil continu et noter que les esprits
curieux sont rares pour le questionner, à croire que ce qui fait
problème c'est la qualité interrogative du fait juif dans
l'histoire du XXeme siècle et dans l'histoire des hommes. A défaut
de le penser, les catégories de la pensée totalitaire, mais
aussi quelques esprits supposés éclairés ont préféré
supprimer la question plutôt que de tenter d'en comprendre le sens.
Fuir cette question serait accepter cet ordre détraqué, se
soumettre au nouvel ordre pervers du monde. Mais sans doute le mal
est il trop grand quand qu'il s'agit d'une maladie de l'âme. Incurable.
Notes
1 - On lira sur ce sujet la fine analyse de PA Taguieff "La métaphysique
de Jean Marie Le Pen" dans le Front National à découvert.
Presse de science Po. 1996
2 - Jean Pierre Faye. Migrations du récit sur le peuple juif.
3 - Michel Tournier. Lire, Décembre 1996
4 - Les maoïstes. Christophe Bourseiller. p 177 et suivantes.
Plon 1996
5- Libération.1974. "Malraux dans la montagne libanaise". M
Kravetz
7 - Interview de Claude Autan-Lara dans Globe. Septembre 1989
8 - Esprit N° 224. Aout- septembre 1996
9 - Pierre Vial est un fervent admirateur de Marc Augier dit
Saint-Loup, un nazi français, ancien membre de la LVF, ancien rédacteur
de Devenir, le journal des SS français de la division Charlemagne.
10 - Lire sur cet aspect de la double menace,La République menacée
de PA Taguieff. Textuel ed. 1996
11 - La Nation. N° 151. Semaine du 11 au 17 juin 1996
12 - Al Ahram hebdo. Semaine du 28 01 au 03 02 1998
13 - Le Monde. 20 02 1998
14- Courrier international. N° 379. semaine du 05 au 11 02 1998
Bibliographie
On relira avec le plus grand intérêt Intolérable
intolérance , ouvrage de défense de Robert Faurisson, édité
chez Jean-Edern Hallier (1981) et co-signé par Jean-Gabriel Cohn-Bendit
(gauchiste libertaire), Eric Delcroix (avocat d'extrème droite mais
défenseur de Pierre Guillaume, ancien militant d'Ordre Nouveau
Collaborateur des Annales d'histoire révisionniste. Ancien candidat
FN aux élections législatives à Beauvais en juin 1997),
Claude Karnoouh (gauchiste), Vincent Monteil (arabolâtre) et Jean
Louis Tristani (paganolâtre).
Dans le même registre, l'ouvrage collectif préfacé
par Gilles Perrault, libertaires et ultra gauche contre le négationnisme
, éditions Reflex, illustre jusqu'à l'absurde l'étrange
obssessionalité de la question du génocide des juifs chez
les partisans de la radicalité qu'on est bien en peine de qualifier.
On lira aussi deux études et analyses très documentées
sur l’histoire générale du négationnisme : Histoire
du négationnisme en France. Valérie Igounet. Seuil. 2000
et sur l’itinéraire de Paul Rassinier : Fabrication d’un antisémite.
Nadine Fresco. Seuil.1999 |